Les objets de la révolte dans les Cahiers de Douai

Rimbaud est un adolescent révolté, hostile à l’ordre établi, aux conventions, aux institutions. A travers son œuvre, il va dénoncer les règles sclérosantes de la société, l’hypocrisie bourgeoise et religieuse. Il a aussi, malgré son jeune âge, des prises de positions politiques marquées.

Contre la guerre

Rimbaud est profondément marqué par les évènements qui agitent la France dans les années 1870 et notamment la guerre entre la France et la Prusse qui va marquer la chute de l’Empire de Napoléon III.

Dans plusieurs poèmes, il dénonce les atrocités commises pendant les combats, notamment dans le poème « Le Mal » où les hommes sont déshumanisés et réduits à des « bataillons en masse » v4, à « un tas fumant » v6. Il évoque plus loin la détresse des mères « pleurant sous leur vieux bonnet noir » v13.

Dans le « Dormeur du Val », l’adolescent vagabond évoque avec une pudeur juvénile cette horreur de la guerre. => Voir l’analyse du Dormeur du Val

Contre l’Empereur

Napoléon III Empereur des français, Franz Xaver Winterhalter, 1855

Rimbaud partage avec Victor Hugo son mépris pour l’Empereur du Second Empire, Napoléon III. Dans le recueil, il multiplie les attaques irrévérencieuses à son encontre.

Dans « l’Eclatante Victoire de Sarrebrück », il utilise, dans le premier quatrain, des termes hypocoristiques « dada » et « papa » qui s’opposent au vocabulaire mélioratif « apothéose » et aux comparaisons épiques « Féroce comme Zeus ». Il utilise des expressions populaires pour qualifier et se moquer de sa naïveté « il voit tout en rose ».

Au milieu, l’Empereur dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide sur son dada
Flamboyant; très heureux, – car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa.

La tyrannie et la dimension autoritaire du pouvoir impérial sont également dénoncées dans le long poème épique « Le Forgeron ». Ici, Rimbaud réécrit un épisode de la Révolution Française au cours duquel un boucher s’adressa à Louis XVI sans employer les formules de politesse attendues pour montrer « que la peur avait changé de camp ». Dans la version de Rimbaud, c’est un forgeron qui proclame « Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière » v59 et n’hésite pas, en parlant des « vieux rois mordorés » à dire « Merde à ces chiens-là » v170.

Outre l’Empereur, Rimbaud n’hésite pas à ridiculiser tous les bonapartistes comme dans le poème « Morts de quatre-vingt douze ». Dans ce sonnet au souffle épique, le poète développe sur les 13 premiers vers un éloge des soldats héroïques, morts au combat pour défendre la liberté, et au 14ème vers, il introduit une rupture brutale, en écho à la citation liminaire. Il s’agit par ce déséquilibre de montrer la bêtise du journaliste Paul de Cassagnac, bonapartiste qui justifiait la guerre de 1870 en l’inscrivant dans la tradition de la Révolution Française. Cette bêtise est accentuée par le choix de la date (fictive) d’écriture du poème « le 3 septembre 1870 », au lendemain de la capitulation de l’Empire à Sedan et à la veille de la proclamation de la IIIème République.

Contre la bourgeoisie et l’ordre établi

Rimbaud hostile aux carcans de la société bourgeoise critique vivement leur vision étriquée du monde et de la morale en soulignant leur étroitesse d’esprit et leur hypocrisie.

Dans le poème « A la musique », les 6 premiers quatrains permettent de dresser un portrait ridicule de ces bourgeois de Charleville venus assister à la fanfare militaire. Il fait la caricature de ces « bourgeois poussifs » v3 à travers des expressions imagées dévalorisantes « gros bureaux bouffis » v10. Dans ces strophes, il joue avec les sonorités, les allitérations en « d » ou en « b » pour insister sur la lourdeur de leur « bedaine flamande » ou celle de leurs « grosses dames ». Les adjectifs soulignent leur petitesse avec les « mesquines pelouses » v1. Il a recours aux hypallages pour souligner leur soumission aux objets couteux qu’ils portent de manière ostentatoire comme signe de leur réussite sociale « le notaire pend à ses breloques à chiffres » v8. Au vers 25, le poète entre en scène, en radicale opposition avec cet univers à la fois triste et comique, « -Moi, je suis, débraillé comme un étudiant ».

Contre l’ordre religieux

Rimbaud a reçu, par sa mère, une éducation morale et religieuse propre à son époque. Cependant, il n’hésite pas à s’insurger contre l’hypocrisie cléricale qui, selon lui, est responsable de bien des maux dans la société.

Le poème « Le mal » est un sonnet qui oppose les 2 quatrains, dans lesquels, le poète évoque les atrocités de la guerre et, les 2 tercets qui met en scène « un Dieu » « qui rit », « s’endort » et ne se « réveille » que pour recevoir l’argent des mères en larmes. La critique anticléricale est très forte: le Dieu présenté, à l’inverse de la charité et de la pitié attendues, ne s’intéresse ni aux morts ni aux douleurs des mères. Il n’a d’yeux que pour « le gros sou » que ces dernières offrent pour obtenir le salut de leurs fils.

Dans le « Châtiment de Tartufe » sa critique est plus provocatrice. Il utilise le personnage de faux dévot de Molière, Tartuffe (orthographié par Rimbaud avec un seul « f ») pour dénoncer l’hypocrisie de l’Eglise. Si le personnage a tous les attributs et le vocabulaire d’un religieux « chaste robe, foi, chapelet, priait, confessait, … », ses agissements ne vont pas dans ce sens. Les 2 premiers vers « tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous/ Sa chaste robe noire.. » évoquent en effet une pratique qui s’apparente à la masturbation. « Le méchant » qui le punit le découvre d’ailleurs « nu du haut jusques en bas » sous son habit.

Contre les injustices sociales

Rimbaud, comme Victor Hugo, dénonce les injustices de son temps et n’hésite pas à prendre parti pour les pauvres.

Dans le poème « Les Effarés », il met en scène des enfants, morts de froid et de faim, qui se réchauffent à la grille de la boulangerie et se nourrissent de la simple vue du pain en train de sortir du four.

Laisser un commentaire