La nature dans les Cahiers de Douai

Rappelons d’abord que ce que nous appelons « Nature » est un concept humain. En effet, parler de la Nature, c’est parler de ce que nous considérons comme « hors de la société » ou « opposé à la société » des hommes.

Il s’agit d’un concept qui permet d’exposer une vision du monde en soulignant des contrastes entre la société et un « ailleurs » naturel, parfois proche de soi. Cela a deux conséquences:

=> Il est inutile de chercher le paysage réel derrière la description des poètes

=> La façon dont la nature est perçue ou décrite chez un poète montre son système de valeurs.

Au cours de la période romantique, le concept de Nature a évolué :

  • Le poète en proie à la mélancolie ou au contraire à la joie, projette ses sentiments sur une Nature idéalisée: on parle de paysages état d’âme.
  • La Nature peut alors servir de refuge face aux espoirs déçus (par les différentes révolutions ratées).
  • Elle va également servir de référence à une critique esthétique de la société (la belle nature face à la laideur des villes)

Rimbaud s’écarte, en partie, de la vision des Romantiques.

Cette dimension « créatrice » se laisse percevoir par les nombreuses expressions qui renvoient à la vitalité, à la force de vie comme les comparaisons avec « vin de vigueur » (Ma Bohème) ou « vin de jour » (Les Réparties de Nina).

Le poète nous invite parfois à assister au déploiement de la puissance des éléments naturels. Ainsi, le poème « Soleil et Chair » commence par un accouplement métaphorique entre le Soleil et la Terre.

Le Soleil, foyer de tendresse et de vie,
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang
Que son immense sein, soulevé par une âme,
Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons !

Cependant, cette Nature est meurtrie, abîmée par les hommes qui ne la comprennent pas. On le voit, dans le poème « Le Mal », où le poète évoquant les victimes de la guerre montre qu’ils sont les symboles de la destruction de ce que la nature a crée.

Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’homme un tas fumant;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

Rimbaud souligne ainsi son rejet de la guerre et également son rejet de la société, de tout ce qui chez les hommes peut conduire à cette destruction.

Cette vision de la Nature est assez classique en littérature. Cependant, Rimbaud exprime son lien intime avec cette puissance maternelle et féminine, par l’usage récurrent du tutoiement.

Dans le « Dormeur du Val », le jeune homme interpelle la Nature pour lui demander de protéger le soldat « endormi »:

Nature, berce-le chaudement, il a froid.

Dans « Ma Bohème », le poète exprime son appartenance à la Nature ainsi que sa soumission mais il se sait en même temps protégé.

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal; (v3)
(…) Mon auberge était à la Grande Ourse, (v7)

La Nature est donc un lieu, à l’écart du monde, dans lequel le poète se sent bien, entendu, protégé, (et peut-être compris) et où il peut éprouver des sensations, faire des expériences sensorielles qui lui donneront cet élan de vie et de création.

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