Thérèse Raquin, Emile Zola, 1867

  1. Thérèse Raquin, Emile Zola, 1867
    1. A l’époque d’Emile Zola
      1. Le contexte historique
      2. Le contexte littéraire
        1. Le Romantisme
        2. Le réalisme
        3. Le Naturalisme
    2. Thérèse Raquin, premier roman de Zola
      1. Le roman d’une passion destructrice et d’un meurtre
      2. L’étude des tempéraments
      3. Le portrait des personnages
        1. Camille, l’éternel malade
        2. Laurent, l’oisif profiteur
        3. Thérèse, la sauvage
      4. Les thèmes du roman
        1. La passion amoureuse
        2. La violence
      5. Une œuvre tragique et fantastique
        1. Thérèse Raquin, une tragédie ?
        2. Une œuvre fantastique

A l’époque d’Emile Zola

Le contexte historique

Le XIXème siècle est caractérisé par une grande instabilité politique. En effet, en l’espace d’un siècle, se succèdent 4 régimes monarchiques ou impériaux et 2 républiques.

Chaque changement de régime politique est marqué par des affrontements meurtriers à l’intérieur du pays (Révolution de Juillet 1830 ou Emeutes de Février 1848) ou avec un ennemi extérieur (guerre contre la Prusse).

Le contexte littéraire

Le XIXème siècle voit se succéder plusieurs mouvements littéraires. Nous nous intéresserons plus particulièrement à ceux qui ont touché le roman.

Le Romantisme

Après la Révolution et la Chute de Napoléon Ier, la génération des jeunes de 1820 est en proie à un mal-être existentiel, appelé « Le Mal du Siècle ».

S’inspirant du romantisme allemand et anglais, les auteurs expriment leurs sentiments personnels de façon exaltée et notamment leur mélancolie face à ce monde en mutation et où les grandes figures héroïques (comme Napoléon) ont disparu.

L’individu est placé au centre des préoccupations littéraires et cette dimension permet l’émergence d’un Roman du Moi. Il s’agit d’un roman autobiographique qui permet aux écrivains de faire leur propre introspection en questionnant leur place dans la société et les émotions éprouvées.

Œuvre importante : Alfred de Musset, Les Confessions d’un enfant du siècle, 1836

Le réalisme

Au cours du siècle, les auteurs vont rejeter cet épanchement lyrique dans le roman et chercher à se faire « historiens du présent » ou « historiens de la société française » selon la formule d’Honoré de Balzac.

Avec la Comédie Humaine, série constituée de 91 romans, véritable « cathédrale » romanesque, Balzac inaugure le roman moderne qui deviendra le terreau sur lequel s’épanouira le roman réaliste.

Les principes du Réalisme

Les buts=> Peindre la société dans sa globalité et donc faire le portrait de toutes les classes sociales y compris celles des ouvriers et des paysans

=> Etre fidèle au réel

=> Refuser toute vision idéalisée du monde
Les techniques d’écriture=> Descriptions précises avec un lexique spécialisé selon les lieux, les professions ou les classes sociales

=> Effets de réel : utilisation de dates, de lieux ou de personnages réels ou historiques permettant d’inscrire la fiction dans un cadre qui donne l’illusion du réel
Les thèmes=> L’argent et l’ambition (des personnages souvent pauvres cherchent à s’élever socialement, les considérations financières sont fréquentes)

=> Le corps (une place importante est donnée au corps dans sa matérialité, on voit des personnages atteints de maladie, en train de manger ou éprouvant des désirs sexuels)

=> La ville et ses changements (Paris se transforme avec les travaux du baron Haussmann, le roman s’en fait le témoin)

=> La vie quotidienne (les personnages sont décrits dans leur quotidien, temps du travail, des loisirs, du repos)
Postures du narrateur=> Le narrateur adopte souvent un point de vue omniscient pour saisir « ce réel » (fictif) dans sa globalité

=> Il propose une analyse précise de la psychologie des personnages afin de montrer comment ses désirs (ambition, amour, …) se confrontent au réel

Quelques grands auteurs réalistes

Stendhal (de son vrai nom Henri Beyle, 1783-1842) a écrit de nombreux romans comme Le Rouge et le Noir (1830)

Honoré de Balzac (1799-1850) a été une grande source d’inspiration pour Zola.

Gustave Flaubert (1821- 1880), ami de Zola et auteur notamment de Madame Bovary (1857)

Le Naturalisme

Le Naturalisme va prolonger le travail des Réalistes en se faisant plus scientifique. Zola, notamment, s’inspire de la démarche du célèbre naturaliste Claude Bernard pour construire une théorie romanesque fondée sur l’observation et l’analyse rationnelle du réel.

Le romancier est d’abord un explorateur et un chercheur qui doit se documenter de façon précise pour préparer l’écriture de son roman.

Le roman va devenir un lieu, à travers les fictions, d’expérimentation des théories scientifiques.

Les principes du Naturalisme

Zola évoque 3 types d’influences qui s’appliquent sur les personnages :

  1. L’influence de l’hérédité. Avant la génétique, Zola imagine que les caractères se transmettent entre les générations. Il conçoit d’ailleurs tout son cycle des Rougon-Macquart sur cette conception. => Voir l’article sur les Rougon-Macquart.
  2. L’influence des milieux. Comme il l’écrit dans le Roman expérimental, en 1880, « l’homme vit dans une société, dans un milieu social » qui influence la façon dont l’homme pense, aime, agit, « passe de la passion à la folie ».
  3. L’influence des tempéraments. Zola refuse la psychologie comme moyen d’expliquer les comportements humains, il lui préfère le concept de tempérament, c’est-à-dire l‘instinct, le sang, tous les déséquilibres qui expliquent la « machine humaine ».

Un auteur naturaliste

Guy de Maupassant (1850-1893), ami de Zola et membre du groupe de Médan, auteur d’Une Vie (1883)

Thérèse Raquin, premier roman de Zola

Le roman d’une passion destructrice et d’un meurtre

L’intrigue est assez simple : la jeune Thérèse, orpheline, est élevée par sa tante Mme Raquin, qui a un fils de son âge, Camille. Le jeune garçon est souffrant et sa mère est très protectrice avec lui. Thérèse étouffe.

Devenus adultes, les deux cousins se marient, et toute la famille déménage à Paris. Thérèse éprouve un profond malaise, incarnant un tempérament nerveux et impétueux, elle se trouve enfermée dans une existence dénuée de relief, jusqu’à sa rencontre avec Laurent, un vieil ami de Camille.

Une passion amoureuse consume Thérèse et Laurent. Incapables de se voir facilement, les deux amants discutent de la disparition de Camille. Lors d’une promenade dominicale en bateau sur la Seine, Laurent précipite le malheureux mari dans l’eau, le noyant. À la suite de ce drame, Mme Raquin est victime d’une crise qui la laisse partiellement paralysée.

Après la période de deuil, Thérèse et Laurent se marient, mais la vie conjugale ne correspond nullement à leurs attentes : des remords, des doutes et la culpabilité les tourmentent, les poussant à des actes de violence et de rejet mutuel. Ils finissent par s’entretuer sous le regard silencieux de Mme Raquin, ayant découvert qu’ils étaient les meurtriers de son fils.

L’étude des tempéraments

Dès ce 1er roman, Zola explore sa théorie, exposée de façon complète en 1880, dans le Roman expérimental, « l’influence des tempéraments et des milieux ».

Dans la Préface de la Seconde Edition, il écrit  » Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères » et il poursuit « J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. »

il s’agit donc pour lui d’étudier à travers les personnages de Laurent et de Thérèse toutes les influences qui vont déterminer leur comportement et leurs actes. Il répond ainsi à la question : Que se passe-t-il quand on met en présence une nerveuse? un lymphatique (mou)? et un sanguin?

Il adopte une démarche scientifique pour observer dans « ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l’instinct, les détraquements cérébraux ».

Le portrait des personnages
Camille, l’éternel malade

Camille est décrit dès les premières pages du roman comme malingre et souffreteux : « Il était petit, chétif, d’allure languissante; les cheveux d’un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et gâté. » (Chap.1)

Elevé sous la coupe de sa mère, il est centré sur lui-même et est complètement aveugle aux besoins et aux désirs de sa femme.

Par ironie du sort, c’est lui, qui par caprice, décide de déménager la famille à Paris et qui présente Laurent à Thérèse. Jusqu’au dernier instant, il ne verra pas la passion qui se noue sous ses yeux.

Laurent, l’oisif profiteur

Ce personnage entre en scène au chapitre 5. Sa description le présente comme l’exact opposé de Camille. Thérèse observe avec attention « ce cou (…) large et court, gras et puissant », « les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux; les doigts (…) carrés; le poing fermé [qui] (…) aurait pu assommer un bœuf ».

Comme le souligne le narrateur, Laurent est « un paresseux, ayant des appétits sanguins ». Son seul but dans la vie est de jouir des bonnes choses sans se fatiguer, « bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place ».

La relation avec Thérèse le transforme peu à peu, lui si peu enclin à s’impliquer dans des actions qui pourraient lui coûter, veut la posséder pour lui tout seul. Ce désir transcende son tempérament et le pousse au meurtre.

Thérèse, la sauvage

Thérèse est certainement le personnage le plus intéressant de ce roman. En tant que lecteur, on ne peut qu’avoir de la compassion pour elle et sa vie auprès des Raquin.

Elle passe son enfance aux côtés de son cousin malade et ne peut exprimer son tempérament. Elle vit repliée sur elle-même, contrainte, alors qu’on « sentait en elle des souplesses félines, des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie » (Chap.2)

L’arrivée de Laurent dans la famille vient rompre la monotonie de son existence et très vite elle passe de l’ »extase recueillie » à la « passion brutale ». Cette relation fait éclater « tous ses instincts de femme nerveuse ». (chap.7) et elle la vit comme une sorte de « vengeance » contre le destin qui lui a donné une famille si peu en adéquation avec son être.

Lors de l’épisode du meurtre de Camille (chap.11), elle se contentera d’observer la scène, muette, en proie à une crise nerveuse qui la fera tomber en pâmoison. Mais, elle ne fera rien pour arrêter le geste de Laurent ou pour secourir Camille.

Les thèmes du roman
La passion amoureuse

C’est le thème central de l’œuvre. Thérèse ne ressent aucun amour pour Camille, qu’elle tolère depuis son enfance, tandis que son désir s’exprime pleinement avec l’arrivée de Laurent.

Dès leur première rencontre, l’attirance qu’elle éprouve est associée à des sensations de douleur et d’inquiétude: « elle souffrait » ou « la nature sanguine de ce garçon (…) [la] troublai[t] et [la] jetai[t] dans une sorte d’angoisse nerveuse. » (Chap.5)

Cette passion est aussi très fortement liée avec la haine qu’elle ressent pour sa famille, elle évoque son passé, son mariage avec Camille avec « une sorte de dégoût » (chap.7).

Cependant, Thérèse n’hésite pas à parler d’amour pour décrire ces sentiments de violence et de désir qui la poussent dans les bras de Laurent.

Le meurtre de Camille va calmer leur fougue impétueuse. En tuant Camille, Laurent a tué, métaphoriquement, la passion qui les unissait. Et ce sont la culpabilité, le remords et la peur qui vont alors se substituer à elle.

La violence

La violence est partout dans ce roman.

le carcan dans lequel Mme Raquin enferme sa nièce pour protéger son fils malade est une forme de violence psychologique et physique sur la jeune fille qui attend son heure pour exploser.

La passion de Laurent et Thérèse se caractérise par la violence, violence de leurs désirs mais aussi brutalité dans son expression, leurs baisers ne sont pas doux mais sauvages, révoltés.

Le meurtre est bien sûr une forme de violence physique, fatale et définitive contre le pauvre Camille qui ne peut se défendre qu’en mordant le cou de Laurent.

Les sentiments de terreur et de culpabilité qui vont ensuite agiter les amants jusqu’à la fin relèvent d’une violence psychologique qui les conduit presque à la folie (ou du moins à avoir des hallucinations). Ne pouvant plus supporter le poids de leurs actes, ils en viennent à se détester, à commettre, tout au long de leur vie conjugale, des actes de violence physique et verbale pour signifier leur haine.

La fin est particulièrement violente, avec leur suicide.

Une œuvre tragique et fantastique
Thérèse Raquin, une tragédie ?

Le roman compte 32 chapitres mais pourrait également se découper en 5 grandes parties qui correspondent aux 5 actes d’une tragédie classique.

Acte I
L’exposition
Chapitres 1 à 4
Situation initiale où l’on découvre Thérèse, Camille et Mme Raquin, d’abord à Vernon puis à Paris.
Description d’une vie étriquée, sans relief qui empêche Thérèse d’exprimer son véritable tempérament.
Acte II
La montée de la tension dramatique
Chapitres 5 à 10
Elément perturbateur : Camille introduit Laurent au sein de la famille. Très vite, la passion entre Thérèse et Laurent se déclare. Premiers ébats amoureux, moments volés.
Acte III
Le Nœud
Chapitres 11 à 13
Point culminant de la passion : le meurtre de Camille et les conséquences directes sur la famille.
Acte IV
La recherche de solutions
Chapitres 14 à 29
Après le deuil, Laurent et Thérèse se marient mais la culpabilité les ronge. Ils ont des hallucinations et croient voir le fantôme de Camille. Tous leurs efforts sont vains, ils finissent par se haïr.
Acte V
Le dénouement
Chapitres 30 à 32
La situation est insupportable. La mort est la seule issue pour eux.
Une œuvre fantastique

Le roman prend également des tonalités fantastiques. Notamment à partir de l’acte IV, c’est-à-dire à partir de la mort de Camille.

Les sentiments de culpabilité et de remords vont peu à peu se transformer en terreur et modifier la vision des personnages sur le réel.

Cette transformation débute assez vite pour Laurent, qui doit se rendre tous les jours à la morgue car le cadavre de Camille n’a pas été retrouvé immédiatement après sa noyade. Le jour où il tombe sur la dépouille de son ami, il est horrifié par la vision de ce corps dont « les lèvres tordues, tirées vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce »; (Chap.13)

Les amants commencent à avoir des hallucinations.

Ainsi, Laurent, juste avant le mariage, est terrorisé : « Le meurtrier n’osait plus ouvrir les yeux, il craignait d’apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il lui sembla que sa couche était étrangement secouée; il s’imagina que Camille se trouvait caché sous le lit, et que c’est lui qui le remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. » (Chap.17)

Thérèse aussi, au début du chapitre 18, a « été visitée par le spectre de Camille, pendant cette nuit de fièvre. »

Les amants espèrent que le mariage les éloignera de cette peur panique qui les étreint mais lors de la nuit de noces « le spectre de Camille venait s’assoir entre les nouveaux époux ». (Chap. 21) et Laurent va même prendre le portrait qu’il a peint de son ami, au début du roman, pour une apparition fantomatique.

Perdant, le sens des réalités, Laurent va finir par penser que Camille s’est incarné dans le chat de la famille nommé François et le tuera.