Les Cahiers de Douai
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Arthur Rimbaud, « L’homme aux semelles de vent »…
Un poète précoce
Naissance : 1854, à Charleville (qui deviendra Charleville-Mézières)
Enfance : son père quitte la famille quand il a 6 ans. Sa mère, autoritaire, se rend compte du génie de son fils mais veut le garder près d’elle et lui donner une éducation stricte. Rimbaud « étouffe ».
C’est un élève brillant et érudit qui compose de nombreux vers (en latin d’abord) et obtient des prix académiques.
Le tournant de 1870 : il rencontre Georges Izambard, son professeur de rhétorique qui veut l’aider à publier ses poèmes.
Etouffé par sa famille, sa ville et refusant les structures académiques, le jeune homme commence à prendre la poudre d’escampette. En 1870, il fait deux fugues, une en août (Charleroi, Paris, Douai) puis en septembre (Charleroi, Bruxelles, Douai).
Lors de sa 1ère fugue, il rencontre Paul Demeny, jeune poète proche du monde de l’édition.

La création des Cahiers
C’est lors de cette seconde fugue que Rimbaud confie les 15 premiers poèmes (probablement écrits en 1870) à Paul Demeny qui constituent ce que l’on a appelé le « Premier Cahier » puis en octobre, il ajoute 7 poèmes qui constituent le « Second Cahier ».
Cependant, en 1871, il ordonne de brûler ces poèmes et ne se préoccupe plus de leur édition (ce qui explique les différences dans les éditions).
Ces poèmes seront publiés pour la première fois sous le titre Poésies en 1891.
=> On considère qu’il s’agit du premier recueil de jeunesse du poète mais Rimbaud n’avait pas abouti, volontairement, son élaboration en tant que recueil.
Les 13 et 15 mai 1871 : Rimbaud écrit 2 lettres, une à Izambard et l’autre à Demeny : ce sont les lettres dites du « voyant » où il expose les principes de sa poétique. Voir l’article sur Les lettres du « Voyant »
Un poète sulfureux
Le jeune poète avait déjà écrit et envoyé des textes à des poètes parisiens comme Théophile de Banville ou Paul Verlaine.
1871 : Il rencontre à Paris, Verlaine (c’est lui qui lui donnera le surnom de « l’homme aux semelles de vent »).

Il rencontre de nombreux poètes mais très vite son comportement choque et exaspère. En mars 1872, il blesse le photographe Etienne Carjat et est obligé de quitter Paris.

1872-1873 : Une liaison amoureuse se noue entre Rimbaud et Verlaine. Les amants fuient à Bruxelles puis Londres. Ils entretiennent une relation tumultueuse qui se termine par un séparation violente (Verlaine blesse Rimbaud à coup de revolver).
Pendant cette période, Verlaine compose les Romances sans paroles et les Poèmes Saturniens, et Rimbaud, Une saison en Enfer (ces recueils constituent pour chaque poète la consécration de leur art).
Rimbaud écrit ensuite les Illuminations, manuscrit qu’il remettra à Verlaine en 1875
1876 : Rimbaud arrête toute forme d’écriture. Il part pour l’Indonésie puis l’Afrique (il sera tour à tour trafiquant de produits coloniaux, d’armes, photographe). On perd souvent sa trace pendant cette période.
1891 : Il est rapatrié à Marseille pour une tumeur au genou et meurt le 10 novembre.
Un jeune poète dans un contexte historique mouvementé
Les années 1870-1871 sont chargées d’Histoire.

Depuis 1852, La France vit sous le régime du Second Empire, Napoléon III est Empereur.
Le 19 juillet 1870, La France déclare la guerre à la Prusse et aux coalitions allemandes dirigées par Bismark.
Le 2 septembre 1870, La Prusse inflige une défaite écrasante à la France à Sedan, Napoléon III s’exile à Londres et le 4 septembre est proclamée la III° République.
Le 19 septembre, les prussiens commencent le siège de Paris. La ville souffre de la faim et de nombreuses révoltes populaires éclatent.
L’armistice est proclamé le 15 février 1871 mais beaucoup de parisiens sont mécontents des accords signés par le gouvernement provisoire composé majoritairement de monarchistes.
Le 18 mars 1871, la Commune est déclarée.
Rimbaud a été particulièrement touché par ces évènements et nombreux de ces poèmes témoignent de sa vision et de ses émotions par rapport à la guerre, à l’Empereur ou au système monarchique et bourgeois. => Voir l’article sur Les objets de la révolte dans les Cahiers
Les Cahiers, une œuvre à la croisée des chemins
Quand il écrit ses premiers poèmes, le jeune Rimbaud est pétri de culture scolaire. Il a également connaissance des innovations et des transgressions poétiques des nouveaux groupes littéraires parisiens. Mais il veut aussi trouver sa propre voie/ voix…
Un héritage scolaire …
Rimbaud, élève brillant, connaît ses classiques.
On trouve dans son recueil des références à :

- François Villon, poète français du XV° siècle est particulièrement célèbre pour sa Ballade des Pendus, poème écrit pendant son incarcération et qui exprime la détresse des condamnés à mort.
- Molière, avec son célèbre personnage de faux dévot, Tartuffe (ou Tartufe, les orthographes varient). => Voir le Châtiment de Tartufe
- Shakespeare, avec le personnage d’Ophélie, jeune noble promise à Hamlet. Cependant les actes du jeune prince vont la conduire à la folie puis à la mort par noyade. => Voir Ophélie
… qui est détourné
Cet héritage est détourné, parodié. Rimbaud joue, s’amuse avec ses « lettres » et transforme le sens des textes ou des personnages.
Les maîtres de son époque
Rimbaud va être particulièrement influencé par certains mouvements littéraires ou auteurs de son époque.
Les Romantiques et Victor Hugo
Victor Hugo est le chef de file du Romantisme, mouvement qui prend sa source dans les tourments de la jeunesse de 1830. Ce mouvement met en exergue les sentiments personnels qui surgissent face à l’instabilité du monde. Le « je » lyrique est omniprésent. La Nature devient un lieu de refuge pour les poètes qui expriment leur désarroi lié à la fatalité de vivre des amours impossibles.
Cependant, la réalité sociale, plus terre à terre, n’est pas absente de leurs œuvres, et Victor Hugo notamment, se fait souvent le porte-parole des pauvres et des opprimés par les injustices politiques et institutionnelles.
Le Parnasse
Le groupe de poètes mené par Théophile Gautier construit une poétique en opposition à l’épanchement lyrique des Romantiques. Leur poète idéal est, au contraire, sculpteur, ciseleur, artisan du mot et du vers, qui mène un travail précis sur la langue pour atteindre une beauté idéale et universelle.
Leur devise est « l’Art pour l’Art » et selon eux, toute œuvre d’art est inutile, elle ne doit avoir pour seul but que le Beau.
Le cas Baudelaire

Rimbaud entre respect et dérision
Rimbaud poète vagabond place la quasi totalité de ses poèmes dans le cadre de la Nature. Cependant, « sa Nature » n’est pas tout à fait identique à celle des Romantiques. En effet, il passe d’une Nature refuge à une Nature créatrice et parfois à une Nature maternelle. => Voir l’article sur La Nature dans les Cahiers.
Le jeune poète élabore une poésie où le « je » est omniprésent, mais comme il le dira dans la lettre du Voyant « je est un autre » et son lyrisme s’éloigne des modèles canoniques des romantiques. => Voir l’article sur le « je » et le lyrisme dans les Cahiers.
L’amour est l’un des thèmes récurrents du recueil. Cependant, contrairement aux Romantiques, Rimbaud adopte volontiers un ton irrévérencieux et parfois vulgaire. La découverte de la sensualité est un moyen pour le poète de se libérer des carcans bourgeois, il brise les marques du lyrisme traditionnel. => Voir l’article sur l’Amour dans les Cahiers.
La figure du poète sculpteur des Parnassiens est détournée par Rimbaud. Le poème Vénus Anadyomène, qui détourne le genre du blason, permet de faire la représentation de la déesse mythologique de la beauté sous les traits d’une femme vieille, laide et molle.
Les enjeux du parcours et du recueil
Le parcours « Emancipations créatrices »
Emancipation : mot de la langue juridique qui désigne un acte officiel par lequel un mineur se voit accorder les droits et les devoirs d’un adulte.
L’émancipation consiste donc à quitter un état ou un statut pour en adopter un autre.
Par extension, elle consiste à s’affranchir des contraintes qui peuvent être familiales, politiques, religieuses, philosophiques…
Créatrice : adj, qui engendre, qui donne naissance, qui se trouve à l’origine de quelque chose, qui a le pouvoir de produire des formes, en art, originales, inédites…
Ce parcours nous invite donc à nous interroger à la fois sur :
- En quoi Rimbaud s’affranchit de son état (mais de quel état?), de ses contraintes (lesquelles?) pour devenir autre ?
- L’origine de cet affranchissement est-il dans sa création littéraire ? En quoi l’acte d’écriture lui permet-il de se libérer des contraintes ?
Un recueil radicalement original ?
On l’a vu, les Cahiers empruntent à de nombreuses sources littéraires : le Romantisme, le Parnasse ou à des auteurs plus anciens, non contemporains du jeune poète. L’attitude de Rimbaud est double par rapport à toutes ses influences : il y a du respect, parfois une certaine forme de nostalgie mais il s’émancipe également de ses modèles en s’en moquant, en les transformant pour trouver sa propre voie/ voix.
Le recueil, dans sa forme, n’est pas radicalement original. Il compte, en effet, 22 poèmes dont 11 sont des sonnets, forme fixe ancienne et remise au goût du jour par les auteurs romantiques. => Voir l’article sur Le Sonnet. Rimbaud ne fait donc pas preuve d’une originalité radicale dans le choix de ses formes.
Enfin, beaucoup de ses poèmes traitent de thèmes qui sont des lieux communs de la littérature (des topos)
=> L’Amour, comme dans « Première Soirée », « Les Réparties de Nina » ou « La Maline »
=> La Mort, comme dans « Morts de quatre-vingt douze », « le Bal des pendus » ou « Ophélie »
=> La Nature, comme dans « Sensation », « Soleil et Chair » ou « Le Dormeur du Val »
=> Le Temps, comme dans « Roman », « le Forgeron » ou « Rêvé pour l’hiver »
=> La Mélancolie, comme dans « Les Effarés », « Le Mal » ou « le Buffet »
La jeunesse comme source d’émancipation
N’oublions pas que Rimbaud a entre 16 et 17 ans, au moment de la composition des poèmes qui constituent ce recueil. Il est donc dans cet état intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte. Il est un adolescent qui revendique sa jeunesse comme marque intrinsèque de la liberté face aux conceptions étriquées de la bourgeoisie ou des institutions.
Le poète utilise régulièrement des termes hypocoristiques ou qui renvoient à l’univers de l’enfance.
=> Ainsi dans « l’Eclatante Victoire de Sarrebrück », il utilise « dada » ou « papa »
=> Dans « Ma Bohème », il se compare lui-même avec le personnage du conte de Perrault « petit poucet rêveur »
=> Dans « Au Cabaret-Vert », il décrit son passage dans une auberge où il commande « des tartines de beurre et du jambon ».
=> Dans « Roman », il revendique sa jeunesse comme source de légèreté et de frivolité avec ce vers resté célèbre « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ».
La fugue comme source d’émancipation
Ce recueil est un ensemble de poèmes rassemblés, écrits et recopiés pendant les fugues du poète adolescent. Celui-ci fuit sa famille, sa mère trop sévère, son cadre de vie triste et sans relief.
Chaque poème met en avant le mouvement, le déplacement physique et spatial.
=> On retrouve ainsi de nombreux verbes de mouvements comme dans « Sensation » « j’irai loin, bien loin », ou dans « Ma Bohème » « je m’en allais »
Les lieux évoqués sont des espaces naturels, extérieurs ou des lieux de passage comme les auberges, les cafés.
=> Dans « Ma Bohème », on trouve cette métaphore « Mon auberge était à la Grande Ourse »
=> On retrouve « des cafés tapageurs » dans « Roman », ou le nom d’une auberge dans le titre « Au Cabaret-Vert »
=> Dans « Rêvé pour l’hiver », le poète se rêve dans un train au « petit wagon rose »
La langue comme source d’émancipation
A travers le langage, les mots employés dans ses poèmes, Rimbaud cherche à s’émanciper à la fois des carcans poétiques (pendant longtemps, la langue poétique a été très codifiée) et de la vision étriquée que certains mots véhiculent.
Il crée ainsi des néologismes pour faire parler son imaginaire et inventer de nouveaux mondes.
=> Dans le poème « Roman », il crée le verbe « robinsonne », « mon cœur robinsonne », à partir du nom du personnage de fiction Robinson Crusoé, qui a su réinventer son bonheur, isolé sur une île presque déserte.
Sa langue poétique emprunte beaucoup à l’oralité et au dialogue.
=> On trouve ainsi beaucoup d‘interjections, comme dans le poème « Ma Bohème », le « oh ! la ! la ! », « oh ! la ! la ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! »
=> Il crée parfois des dialogues comme dans de mini scènes de théâtre, comme dans les » Réparties de Nina », où « LUI.- » ouvre le dialogue avec « ELLE.- » qui ne répondra qu’à la fin du poème.
Le travail sur le vers pour briser les conventions
Les vers employés dans les Cahiers sont des vers assez classiques : des alexandrins, des octosyllabes, des décasyllabes… dans la plupart des cas.
On trouve cependant la présence de vers assez peu usités, comme les tétrasyllabes (vers de 4 syllabes) dans le poème « Les Réparties de Nina » (qui ici alternent avec des octosyllabes) :
LUI.- Ta poitrine sur ma poitrine
Hein ? nous irions
Ayant de l’air plein la narine,
Aux frais rayons
Dans les alexandrins, on trouve certains vers dont la césure à l’hémistiche est bien respectée, comme dans « Sensation » :
Par les soirs bleus d’été, / j’irai dans les sentiers
Cependant, dans beaucoup de poèmes, l’alexandrin est malmené. Les romantiques, sous l’impulsion de Victor Hugo avait déjà déconstruit « ce grand niais d’alexandrin » en introduisant non par une césure mais 2 coupes pour créer ce que l’on a appelé le « trimètre romantique » (4/4/4). Rimbaud va plus loin et son vers épouse la liberté de sa pensée, comme ce dernier vers de « l’Eclatante victoire de Sarrebrück ».
Se dresse, et, /- présentant ses derrières – /: « De quoi ? … »
On peut constater ici que l’irrévérence faite au vers est un écho à l’irrévérence du thème traité (le soldat qui montre ses fesses).
La poésie de Rimbaud dans les Cahiers se caractérisent par une recherche de la rupture qui se matérialise par la présence des très nombreux rejets, enjambements ou contre-rejets.
Prenons par exemple, le premier quatrain du « Dormeur du val »:
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’Argent ; où le soleil de la montagne fière
Luit : C’est un petit val qui mousse de rayons.
On trouve un enjambement et deux rejets. Ces rejets déstabilisent et modifient le sens. Ainsi, les « haillons » (terme péjoratif renvoyant aux vêtements déchirés du vagabond) sont ici transformés par le complément du nom « D’argent » qui leur confère une certaine richesse.
La ponctuation pour déconstruire les carcans poétiques
Dans les Cahiers, la recherche d’une nouvelle voix poétique s’initie par un travail sur la ponctuation.
En effet, comme nous l’avons déjà dit, la poésie rimbaldienne emprunte beaucoup à l’oralité et on trouve dans de très nombreux poèmes, la présence de discours directs signalés (ou non) par des guillemets.
Ces discours directs permettent l’introduction d’un langage souvent trivial, du quotidien, comme dans « Première Soirée » :
Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
Rimbaud utilise beaucoup de tirets. Ceux-ci peuvent permettent l’introduction d’une nouvelle voix dans le poème, comme dans un dialogue ou ils peuvent servir à créer des effets de décalage.
Dans le poème « A la Musique », dans ce quatrain, le tiret introduit un commentaire qui s’adresse directement, semble-t-il, aux lecteurs.
Epatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez c’est de la contrebande; –
Alors que dans celui-ci, le tiret souligne le décalage entre le jeune homme et les bourgeois « poussifs » qu’il vient de décrire :
– Moi, je suis débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes filles :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Les textes étudiés en analyse linéaire
Les réparties de Nina