
Etude du Prologue, Gargantua, Rabelais, 1534
Introduction
| Présentation de l’œuvre dans le parcours | En 1534, Rabelais publie son roman Gargantua. Ce personnage est le père de Pantagruel, roman qui a été publié en 1532. Rabelais a été moine, médecin et romancier, il se définit donc comme un docteur de l’âme, du corps et de l’esprit. Il souhaite « soigner » l’esprit de l’homme en utilisant les vertus thérapeutiques du rire. Son œuvre particulièrement érudite mélange les références les plus savantes avec les thèmes les plus grivois. Le roman présente les différentes étapes de la formation d’un roi géant, Gargantua. |
| Présentation de l’extrait | Il s’agit du prologue de l’œuvre qui permet de définir les intentions du narrateur et d’avertir les lecteurs sur le mode de lecture qu’ils vont devoir adopter. |
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| Projet de lecture | Comment ce prologue permet de définir, de façon comique, ce livre étrange et l’attitude que doit adopter le lecteur ? |
| Structure du texte | On distingue deux mouvements : * 1er de la l.1 à 19 : définition du livre et de son contenu * 2ème de la l.20 à 29 : définition de l’attitude du bon lecteur |
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Premier Mouvement
| Le 1er mouvement s’ouvre sur une adresse particulièrement étrange aux lecteurs du livre, qualifiés de « buveurs très illustres… » l.1. Le ton est très provocateur : dès le début le narrateur semble à la fois insulter ses lecteurs en les désignant de manière péjorative par leur ivresse ou leur débauche (qui sont deux thématiques omniprésentes dans l’œuvre) et les valoriser par les adjectifs renforcés par les adverbes intensifs « très illustres » et « très précieux ». La parenthèse restreint le champ des lecteurs à ces seuls individus. Cette ouverture définit un ton comique qui sera présent tout au long du texte. La fin du paragraphe crée un effet de décalage avec un ton beaucoup plus sérieux du aux références à Platon et au personnage d’Alcibiade dans le Banquet. Il semble qu’il n’y ait pas de lien logique entre le début et la fin de la phrase. Cette seconde partie permet d’évoquer le personnage de Socrate de façon méliorative avec la périphrase « prince des philosophes » ou le terme de « compliments » l.4 en l’associant à un nouvel objet « les silènes » (là encore la logique de ce lien n’apparaît pas au départ comme évidente pour le lecteur). Le 2ème paragraphe permet de définir les « silènes ». Cette définition s’organise autour de l’opposition entre deux énumérations : la première permet de signaler l’extérieur « le couvercle décoré » et la seconde met en lumière l’intérieur avec les « fines substances » contenues. La 1ère énumération met en évidence des créatures mythologiques qui ont pour point commun la bêtise ou leur aspect hybride qui associe des parties d’animaux différents. On perçoit une dimension divertissante et comique avec les adjectifs « amusantes et frivoles » l.6. La 2nde énumération insiste sur la dimension précieuse et thérapeutique des éléments contenus. Le 3ème paragraphe s’ouvre sur l’expression comparative « tel était Socrate » l.11 qui établit une analogie entre le philosophe et les silènes (l.5). On retrouve là encore deux énumérations qui s’opposent « le nez pointu […] divin savoir » l.12 à 15 et « une intelligence surhumaine […] bataillent » l.16 à 19 qui reprennent le contraste entre l’extérieur, « son apparence » l.11, décrit de façon très péjorative de par les adjectifs utilisés « bovin », « pauvre » et « l’intérieur » l.16, décrit de façon très méliorative comme en témoigne les adjectifs hyperboliques utilisés « surhumaine », « incroyable »… |
Deuxième mouvement
| Le deuxième mouvement va permettre d’établir une nouvelle analogie entre « les silènes »/ Socrate et le livre en s’ouvrant sur une formulation de conséquence « c’est pourquoi il faut ouvrir le livre » l.20. Le narrateur indique ainsi que son livre peut présenter un aspect extérieur repoussant mais qu’il est gorgé de « substance céleste et inappréciable » l.16. Il induit ainsi un comportement particulier du lecteur qui doit être acteur du sens car il lui est demandé « d’évaluer » « soigneusement » « le contenu » l.20, ce qui fait écho aux verbes évaluatifs « en jugeant » et « en estimant » l.11. Le narrateur attend du lecteur qu’il se saisisse de cette « substance » qui n’est pas donnée de prime abord et cet effort sera payant comme le laisse sous-entendre l’emploi du futur « vous saurez » l.20. Dans la phrase suivante, le narrateur explicite sa pensée « je veux dire » l.21, il précise les sujets abordés dans son livre, ils sont « frivoles » c’est-à-dire légers, comiques comme le « laissait entendre » « le titre posé dessus » l.22 [La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel Jadis composé par maître Alcofribas, abstracteur de quintessence, Livre plein de Pantagruélisme p.19] qui renvoie à l’univers du conte, de la féérie et de l’alchimie. Cependant, le narrateur précise par la négation « ne sont pas si » l.22 que son lecteur ne doit pas se laisser berner par cette enveloppe burlesque. Il attend que le lecteur dépasse « le sens littéral des matières assez joyeuses » l.23 pour arriver à « interpréter à plus haut sens » l.25 Ici, Rabelais affirme un mode de lecture sérieux de l’œuvre et invite le lecteur à aller au-delà d’une simple lecture distrayante et à ne pas se laisser manipuler par le comique comme les marins d’Ulysse se laissent séduire par le « chant des sirènes » l.24. Dans ce dernier paragraphe, en suivant toujours son système d’analogie, le narrateur encourage le lecteur à suivre « l’exemple » du chien. Comme le chien fait preuve de « flair » l.26, le lecteur doit être capable de « sentir » le livre l.27, c’est à-dire de suivre un peu son intuition mais il doit aussi faire preuve de réflexion en témoigne le verbe évaluatif « juger » l.27 qui renvoie au verbe « évaluer » l.20. La périphrase « ces beaux livres de haute graisse » qui conclue la phrase permet de renvoyer encore une fois à la dimension comique (et même sale) et à la dimension plus profonde plus sérieuse. Dans la phrase qui clôt notre extrait, le narrateur insiste une nouvelle fois sur le lecteur qui doit être acteur du sens par « une lecture attentive » l.27 et un esprit critique et réfléchi fondé sur de « fréquentes méditations » l.28. Il poursuit avec la métaphore canine, le livre devient « un os » qu’il faut « rompre » pour s’en nourrir avec « la substantifique moelle » l.28 qui rappelle les « substances célestes » l.16 ou les « fines substances » l. 9. La parenthèse indique que le narrateur joue avec son lecteur en lui proposant de lire des « symboles pythagoriciens », le livre devient alors un jeu d’énigmes à résoudre et à décoder (la fin du livre est une énigme, chap. 58). Cette lecture a une réelle vertu thérapeutique car capable de rendre l’homme meilleur comme en témoignent les adjectifs mélioratifs « habile et courageux » l.29. |
Conclusion
| Bilan | Ce prologue adopte d’emblée un ton particulièrement comique en interpellant les lecteurs sur un mode superlatif et ironique qui sera à l’œuvre tout au long du livre. Le narrateur utilise les principes de l’analogie pour établir des correspondances entre les boites « les silènes », Socrate et son livre : il s’agit de ne pas se fier à l’apparence extérieure mais de considérer « les substances » précieuses qui se trouvent à l’intérieur. Le lecteur est ainsi appelé à avoir le même comportement que le chien, c’est-à-dire à flairer cette « substantifique moelle » pour s’en nourrir en décodant le livre telle une énigme. |
| Ouverture | La fin du prologue a une dimension paradoxale par rapport au début. En effet, le narrateur semble contester les modes de lectures qui consistent à extraire d’un livre des vérités cachées, morales ou spirituelles. (cf. ce qu’il dit sur Homère). Le narrateur conclue son texte par un appel au plaisir pur de la lecture (« lisez gaiement » p.26, l.115). Cette instabilité du sens à accorder au prologue pousse le lecteur à être particulièrement attentif et à faire preuve d’esprit critique. Les lecteurs de Rabelais sont nécessairement des gens qui sont dotés d’un certain savoir leur permettant de juger le livre et d’une propension au rire pour profiter du plaisir de la lecture. |
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